Françoise Giroud, Lou. Histoire d’une femme libre – critique/essai

 

La vie est faite d’illusions. Parmi ces illusions, certaines réussissent. Ce sont elles qui constituent la réalité.

Jacques Audiberti

 

Françoise Giroud, Lou. Histoire d’une femme libre, Fayard, 2002, Pages 156, Euros 5,05

“La femme ne doit pas se lancer avec le même sérieux que l’homme dans un travail littéraire; celui-ci a toujours une importance marginale dans sa vie et ne saurait être pour elle un acte majeur d’expression de soi, car c’est ailleurs qu’elle exprime son moi.” Qui parle si brutalement de l’écriture au féminin n’est pas une personne quelconque mais Lou Andreas-Salomé – née en 1861 et écrivaine elle-même – et, surtout, la femme qui inspire la réalisation de certains chef-d’œuvre à trois hommes les plus connus dans le milieu culturel aux XIXe et XXe siècles. Il s’agit du philosophe Friedrich Nietzsche, du poète Rainer Maria Rilke et du père de la psychanalyse Sigmund Freud, pour lesquelles Lou est une figure centrale, même quand ses contradictions se révèlent jamais résolues.

 

Pendant l’argumentation de son livre, souvent Françoise Giroud ne maintient pas le niveau d’une analyse rigoureuse et s’attarde sur des détails morbides en manifestant ainsi des sentiments ambivalents, à la fois d’admiration et de répulsion pour l’excentricité de Lou Andreas-Salomé. “Si c’est un sort choisi et non subi, non enduré sous la pression familiale, sociale, celle de l’environnement professionnel ou amical – tout ce qui croit toujours savoir mieux que vous ce qui est bon pour vous -, bref, si l’on ne se laisse pas ‘agir’ par les Autres. On est libre.” Mais, malgré cette démonstration d’estime, Françoise Giroud ne perd pas une occasion pour rappeler que la personne dont on parle est une perverse et, même s’elle dit d’avoir bien étudié la pensée de Nietzsche, le jugement tranchant qui revient à chaque chapitre indique qu’elle ne va pas Par-delà le bien et le mal.

 

En effet, au-dessous de la narration, on découvre une thèse. L’auteur veut démontrer comme l’inceste présumé expérimenté par Salomé avec son père et ses frères, a influencé sa créativité et sexualité: Lou écrit beaucoup et gagne du succès pendant sa vie mais, en fin de comptes, elle est une espèce de graphomane en même temps boulimique et anorexique de mots et d’une présence masculine, plus qu’une femme complète et une écrivaine vraie et propre. A cause de l’excès d’attentions intimes reçues dans l’enfance, Lou a un “moi” brouillé et pervers. Elle s’éloigne de son corps à travers la protection d’une spiritualisation extrême qui s’exprime en premier lieu dans la choix d’arriver chaste jusqu’à trente-cinq ans – même si elle se marrie en 1887 – ; et, plus tard, pour l’habitude de consommer des “festins d’amour” avec des hommes plus jeunes qu’elle.

 

Selon la journaliste et femme politique française, l’intellectuelle d’origines russes – fameuse parmi ses contemporains pour des livres à caractère érotique – même dans son travail ne donne pas de richesse charnelle et de plénitude à l’écriture, comme si elle parlerait beaucoup renvoyant à un moment indéfini l’arrivée au cœur du discours. Lou Andreas-Salomé a un fort imaginaire mais n’est pas capable de lui donner une forme personnelle: “Nietzsche (…) lui reproche de mal écrire. C’est un fait: elle n’a pas de style et n’en aura jamais. Or, pour le philosophe, l’écriture doit être parfaite ou n’être pas.” Et, même si Lou produit un texte important (Anal und Sexual, 1916) qui représente une contribution à la théorie psychanalytique de Freud (qui quelquefois lui donne de l’argent pour écrire et la respecte beaucoup), l’histoire de la littérature ne va pas s’en souvenir pour ses livres. Giroud insiste sur sa manque d’ambition: “elle sait qu’elle n’est pas une artiste; elle n’a d’ailleurs aucune vanité au sujet de son œuvre littéraire.” Et alors, plutôt que mettre corps et âme dans l’écriture créative exercée quand même copieusement, Lou est heureuse de se concentrer sur sa rayonnante personnalité, qui perdure dans la mémoire suivante pour la capacité de se donner aux autres et faire d’elle-même son œuvre la plus remarquable, à travers ses choix existentielles et pour le talent d’auditrice.

 

Comme une sage-femme avec les enfants à naitre, dans une partie de sa vie Lou Andreas-Salomé consacre ses forces à la compréhension des angoisses et des complexités intérieures de Nietzsche, Rilke et Freud, hommes d’une sensibilité exaspérée qui éprouvent sur leur peau le brulant dépassement – respectivement – de la philosophie, poésie et psychologie traditionnelle. Ils sont sans aucun doute tous ensorcelés par elle, en appréciant sa beauté séduisante et la capacité d’être une valable interlocutrice. Mais, chaque fois et avec chacun d’eux pour une raison différente, ce qui se passe est marqué par une certaine ambigüité.

 

Friedrich Nietzsche, connu en 1882 grâce à un ami, est en train de s’éloigner de la pensée de Schopenhauer et de sa conception de l’impossibilité du bonheur. Le philosophe, tourmenté par la théorie de l’eternel retours de toutes choses et à la recherche d’une nouvelle métaphysique, est amoureux de cette femme qui comprend ses préoccupations et en discute avec compétence. Mais qui, de son côté, éprouve seulement de l’admiration pour lui, en le laissant fou de désir. Peut-être parce que Lou considère en ses propres mots que, si chez Nietzsche “le besoin religieux (…) devient une force héroïque de son être, un désir de sacrifice à une noble cause”, en revanche elle est persuadée que sa vie ne doit pas être vécue suivant un idéal a priori mais selon “quelque chose de beaucoup plus merveilleux, (…) qui est en moi, (…) tout chaud de vie, plein d’allégresse et qui cherche à s’échapper.” Si le philosophe fait face à l’existence imaginant la perspective de l’éternité, Lou vit au jour le jour, en affirmant de pouvoir être fidele aux souvenirs de chaque journée et pas aux personnes avec lesquelles elle la partage, Nietzsche compris.

 

Rainer Maria Rilke, encore “René” quand rencontre Lou en 1897, écrit: “Je ne suis pas un amoureux, personne ne m’a jamais tout à fait ébranlé, peut-être parce que je n’aime pas ma mère”, mais il a quand même un absolu besoin d’une figure réelle qui lui aide à apaiser ses angoisses et dépressions, constitutives de son effort poétique. A ce moment-là Lou a trente-six ans et son expérience sexuelle est limitée à celle-là avec une amie ou avec plusieurs hommes. De toute façon le rapport avec Rilke fait lui dire: “si je fus ta femme pendant des années c’est parce que tu fus pour moi la première réalité”, sa première occasion d’intimité affective et émotive avec un homme. Par conséquent, heureux d’être l’un la réalité de l’autre, vivent un amour sans possessivité mais, quand à cause de l’épuisement intellectuel Rainer Maria a un déséquilibre psychique qui peut dégénérer en démence, Lou le quitte. Juste maintenant elle se sent entièrement soi-même et n’a plus envie d’avoir obligations “parentales” vers lui. Elle se préserve des risques de la littérature et rajeunit grâce à l’amour du poète déversé dans ses lyriques et, pour ces épisodes, on ne peut pas blâmer Giroud quand elle considère la liberté de Lou Andreas-Salomé étroitement liée à sa cruauté.

 

Sigmund Freud est dans sa vie depuis 1911 et arrive après deux faits importants et inquiétants: l’amour sensuel avec Zemek, médecin neurologue avec lequel elle projette un fils; et, quand enceinte, la perte de l’enfant en tombant “par hasard” d’un arbre. Circonstances bien envisagées dans ses écrits à propos de l’absence de “l’audace de mettre au monde un être humain”. Et alors, pour la première fois dans sa vie, avec Freud la femme accepte d’être disciple d’un Maître, peut-être parce qu’il n’exprime jamais d’attirance sexuelle envers elle: Lou Andreas-Salomé se fie de lui et l’appuyai toujours contre le dissidents. Suivant le conseil de Freud – qui l’appelle la “Compreneuse” -, Lou commence à exercer la profession psychanalytique en appliquant ses inclinations naturelles à l’écoute des patients. Quand elle comprend de n’utiliser pas l’écriture pour créer et explorer les psychologies de personnages de fantaisie ou les paysages de mondes imaginaires, Lou décide de sonder les problèmes d’êtres humains en analyse, en trouvant à la fin son vrai chemin où elle se donne, probablement, aussi la possibilité de dénouer ses conflits internes.

 

Le meilleur témoignage qu’il y a dans le livre pour discuter la catégorie de perversité attribuée par Françoise Giroud à Lou Andreas-Salomé – et pour la dépasser montrant que c’est une description trop simpliste de son caractère – sont les mots d’un des ses amants, le psychanalyste suédois Poul Bjerre: “On remarquait aussitôt que Lou était une femme extraordinaire. Elle avait le don d’entrer complètement dans l’esprit de l’homme qu’elle aimait. Son immense pouvoir de concentration attisait (…) le feu intellectuel de son partenaire. De ma longue vie je n’ai jamais connu personne d’autre qui m’ait compris si vite, si bien, si complètement. (…) Elle aspirait à être délivrée de sa forte personnalité, mais n’y parvenait pas. Lou était la femme non délivrée.”

 

En conclusion, donc, on peut supposer peut-être que Lou Andreas-Salomé est une femme esclave et prisonnière de sa forte personnalité mise au service des autres. Elle est libre de faire des choix sans soumettre sa volonté aux personnes qui l’entourent, mais c’est aussi plausible qu’elle n’est pas capable de se dégager du poids de son caractère très original, renonçant ainsi à la proximité d’un homme (et d’éventuels enfants) et aux implications émotives d’une liaison, pour mener – sans s’en rendre compte – une existence qui on pourrait définir “traversée par une névrose”. Ce que Sigmund Freud dans des circonstances précises commence à évaluer sérieusement: “J’apprends avec effroi (…) que vous consacrez chaque jour jusqu’à dix heures à la psychanalyse. Je considère cela naturellement comme une tentative de suicide mal dissimulée, ce qui me surprend beaucoup, car, et pour autant que je sache, vous avez fort peu de sentiment de culpabilité névrotique.” Finalement, c’est possible alors que Lou Andreas-Salomé soit une névrotique qui n’analyse jamais soi même et voudrait choisir un destin d’amour, mais tue certaines inclinations suivant son talent d’exception pour travailler sans repos et poursuivre un sort de compréhension, duquel elle ne se délivre jamais. Et il serait intéressant d’étudier les effets de cette particulière forme de stakanovisme sur ses patients. 

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